Femmes réseautées et engagées – La Marie Debout

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Stage et bonne santé mentale, un duo possible?

L’histoire de ce billet commence avec une demande des blogueuses de La Marie Debout. Étant sensibilisées à la lutte pour la rémunération des stages, ces dernières me proposèrent d’écrire un article sur le mouvement étudiant portant cette lutte. affiche pieuvrePar soucis de transmettre des informations exactes et pertinentes, je me suis lancée dans la lecture de plusieurs articles retraçant l’émergence de ce mouvement depuis 2016. Je réalisai, à travers mes lectures, que le dossier était bien documenté et qu’il a bénéficié d’une bonne couverture médiatique à l’automne dernier. Ne désirant pas reproduire des écrits inutilement, et considérant qu’un bon travail de vulgarisation a été opéré par les militant.e.s impliqué.e.s, j’invite toute personne souhaitant s’informer davantage sur la lutte à visiter le site du CUTE.

J’ai réfléchi longuement à la manière d’amener le sujet. Si j’ai pu être une militante très mobilisée durant la grève de 2012, force est de reconnaître qu’au fil des années, mon niveau d’implication dans les mouvements étudiants s’est amoindri. Touchée directement par cet enjeu en raison de mon statut de stagiaire à La Marie Debout, je considérais quand même pertinent d’écrire un article sur les stages non rémunérés. Pour rester fidèle à mon style, comme dirait Dédé Fortin, je me suis permise d’emprunter le chemin du récit pour poser les défis en enjeux au cœur du statut d’étudiante stagiaire.

Je suis une femme, une étudiante et une personne de nature anxieuse. J’arrive la plupart du temps à bien tirer mon épingle du jeu. Il n’en reste pas moins que d’être à l’université à temps plein depuis bientôt 5 ans, 10 mois par année, use grandement mes énergies. Comme la grande majorité de mes collègues, je suis fatiguée et je suis stressée.

Je suis une personne privilégiée. J’ai un entourage en or et une famille qui me supportent beaucoup. Mes parents ont un grand cœur qui les amène à me soutenir à tout moment et un revenu qui leur permet de m’aider financièrement. Cependant, je suis dans cette catégorie de personne qui n’a pas accès au programme de prêts et bourses. Je ne suis pas à plaindre, mais j’arrive à imaginer la position dans laquelle sont les personnes n’ayant pas le soutien que je reçois.

Je suis une intervenante dans une maison de thérapie en toxicomanie. Je travaille les fins de semaine pour un salaire à peine au-dessus du salaire minimum. J’aime mon emploi et c’est une expérience de travail qui est très enrichissante. J’ai toutefois des conditions de travail un peu douteuses et beaucoup de pression. Je pense parler au nom de plusieurs personnes qui travaillent en relation d’aide en avançant qu’il s’agit de carrières aussi enrichissantes que drainantes si pratiquées dans des conditions inadéquates.

Je suis stagiaire en travail social. J’ai l’immense chance d’être dans un centre de femmes accueillant et chaleureux. Je n’aurai pu imaginer un meilleur environnement pour effectuer cette étape finale de mon baccalauréat. Je peine à m’investir dans ce dernier autant que je le souhaiterais pour plusieurs raisons, entre autres, parce qu’il n’est pas rémunéré.

Je trouve ma réalité épuisante. Je suis en stage 3 jours par semaine, 8h par jour. Jusqu’à récemment, je travaillais 2 jours par semaine (heureusement, j’ai depuis diminué mes heures, choisissant la santé mentale au prix de l’endettement). J’ai un cours de 3 heures les lundis, demandant à lui seul 3 heures de travaux supplémentaires. J’ai un séminaire de stage un vendredi sur deux, toute la journée. Ceci excluant les lectures, les rapports, les exposés oraux et, n’oublions pas, parfois, une vie personnelle. Loin de moi l’idée de jouer les martyres, je n’arrive toutefois pas à concevoir qu’il soit possible de soutenir une telle cadence tout en répondant à chacune de ces obligations convenablement. Alors je n’ose même pas imaginer si j’avais des enfants, si je devais travailler plus pour arriver à la fin du mois, si j’avais des difficultés d’apprentissage…

greve-stages 2La lutte pour la rémunération des stages est une lutte féministe. La majorité des stages non rémunérés sont le fait des métiers du care (traduction libre : prendre soin), métiers traditionnellement et encore aujourd’hui majoritairement occupés par des femmes. Des sages-femmes, aux enseignantes, aux psychologues en passant par les travailleuses sociales et les infirmières, les stages sont obligatoires à l’obtention du diplôme, donc crédités, mais pas rémunérés (à l’exception du stage final en enseignement). Comble du ridicule, il faut payer pour y avoir accès. Par exemple, pour pouvoir effectuer mon stage pendant une session, je suis facturée 1099.08$ par l’université. Je pourrais aussi aborder les enjeux du statut stagiaire versus celui de travailleur.euse au niveau de la couverture et des normes. Toutefois, j’oserais moins m’avancer sur ce dossier, car je n’ai pas l’impression de le maîtriser suffisamment.

De mon point de vue et de mon expérience, la non rémunération des stages engendre 2 phénomènes principaux. De un, elle met les étudiant.e.s dans une précarité financière et potentiellement psychologique. La même critique pourrait être adressée au coût des études postsecondaires de manière globale. De deux, elle laisse croire que certains champs d’étude “valent” moins que d’autres, notamment ceux typiquement féminins. Je pose aussi l’hypothèse que de vivre ses premières expériences de travail comme bénévole et sous la pression de l’évaluation peut engendrer l’impression que ce travail n’a pas une grande valeur. Peut-être est-ce là une des explications au fait qu’autant de travailleuses.eurs supportent des conditions de travail et des salaires les amenant à l’épuisement professionnel?

Est-ce que la rémunération des stages est la solution? Je me pose cette question depuis des lunes. Ça serait très certainement un pas dans la bonne direction; à mon échelle, j’en bénéficierais bien. Si on porte l’analyse plus largement, il s’agirait d’une alternative parmi d’autres; les métiers du care font face à des enjeux nombreux et divers. Au-delà des stages, il y a une mer de défis. Un coup de rame à la fois, on avance et on réfléchit…

Catherine Paquet

 

2 commentaires sur “Stage et bonne santé mentale, un duo possible?

  1. louisebelanger
    26 janvier 2019

    Chère Catherine, ton texte est impressionnant et me fait réfléchir sur ta situation de stagiaire non-rémunéré, ce qui à mon sens n’a pas sa raison d’être. Je viens de réaliser tout le travail à faire pour compléter ton bac en travail social. Si je regarde toutes les lectures, stage, travaux, présentations, etc., juste à lire je suis épuisée, cela demande beaucoup de travail et de détermination, c’est un travail colossal. Comment peut-on vivre en appartement et se payer seulement les besoins essentiels si on travaille sans être rémunéré comme stagiaire. Et en plus tu dois travailler les fins de semaine, vraiment je ne sais pas oû tu trouves toute ton énergie, je te félicite. Je réalise à quel point tu dois faire beaucoup de sacrifices pour réussir à boucler tous tes horaires et avoir un peu de temps pour relaxer.Un texte impressionnant de vérité qui demande réflexion, la démarche pour un stage payé prend tout son sens.

    Aimé par 1 personne

  2. Réflexion éclairante que tu nous offres, Catherine. Et oui, tout n’est pas tout noir ou tout blanc, lorsque tu te demandes si la rémunération du stage réglerait tous les problèmes.
    Je te lève mon chapeau. Tu es une jeune femme inspirante. Je te souhaite le succès désiré et des défis à ta hauteur.

    Aimé par 1 personne

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Cette entrée a été publiée le 24 janvier 2019 par dans Témoignages.
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